Le 29 juin 2019, les chefs d’États et de gouvernements de la zone ouest-africaine s’étaient retrouvés au Nigéria pour s’accorder sur le nom de la future devise. Ce sera l’ « Eco ».

15 pays d’Afrique de l’Ouest ont prévu de lancer cette nouvelle monnaie dans le courant de l’année 2020. 8 d’entre eux utilisent aujourd’hui le Franc CFA, monnaie commune aux Etats membres de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) et de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Cette monnaie est administrée par la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque Centrale des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) sur base d’un taux fixe par rapport à l’Euro et en concertation avec la France qui dispose de représentants ayant droit de vote au sein des organes décisionnels des deux banques centrales. La monnaie est imprimée par la Banque de France et plus de 50% des réserves de change des pays de la zone CFA doivent être placés dans un compte d’opération à la Banque de France.

Des divergences existent au sujet du projet « Eco ». En effet, le Nigéria et le Ghana plaident pour un taux de change flexible et une émancipation de l’Eco vis-à-vis de la France et l’Euro. L’objectif de ces deux pays est d’aller plus loin qu’une simple réforme du Franc CFA.

Cette position ferme de ces deux grands pays cadre avec les réactions suscitées par l’initiative « Eco » à travers le monde et plus particulièrement dans la zone concernée. Plusieurs voix se sont élevées et s’élèvent en Afrique de l’Ouest, notamment au sein de l’opinion publique, pour mettre fin au Franc CFA et à la coopération avec la France. Plusieurs raisons expliquent cela. Tout d’abord, cette coopération est qualifiée de néo-colonialiste. De plus, les populations africaines souffrent d’un manque d’accès au crédit ce qui alimente fortement la radicalisation de la contestation. Enfin, la stabilité monétaire (inflation) – qui est l’argument phare des pro-CFA – n’a pas impacté de manière significative la trajectoire des pays de la zone CFA (et ce plus d’un demi-siècle après son introduction).

Le Franc CFA est-il réellement, l’élément clé responsable des maux de la zone CFA ?

Il est impossible actuellement de pointer le Franc CFA comme unique cause des résultats faibles des pays de la zone CFA en matière de financement de l’économie, de croissance soutenue et d’intégration économique et financière. Cependant, la monnaie unique précitée n’est pas sans implications.

Le développement socio-économique des pays de la zone CFA est actuellement jugé sous-optimal par l’opinion publique et une majorité d’analystes.

Cela semble lié à la politique monétaire des deux banques centrales BCEAO et BEAC ayant pour objectif principal d’assurer un taux d’inflation oscillant entre 1 et 3%. Cette politique similaire à celle de la Banque Centrale Européenne nécessite l’utilisation de taux directeurs et des réserves obligatoires comme instruments de régulation. Elle suscite quelques interrogations.

D’une part, l’on peut, objectivement, se poser la question de la pertinence d’une telle politique de gestion de la quantité de monnaie en circulation. En effet, les économies de la zone CFA sont moins avancées que les économiques européennes.

D’autre part, les crédits à l’économie s’avèrent faibles dans la zone CFA (inférieurs à 30% du PIB en moyenne). Ceci peut expliquer la difficile création de richesse des économies concernées. Ce manque de soutien à l’économie par le système financier accentue le manque de diversification des économies de la zone CFA, celles-ci dépendant fortement des importations en général. Les économies affichant des excédents commerciaux dépendent en général d’une quantité infime de produits exportés (le cacao ivoirien, le pétrole gabonais …). Cependant, il est à noter que le manque de diversification économique est généralisé dans les économies d’Afrique sub-saharienne.

Il est par ailleurs important de souligner que l’inflation maîtrisée dans la zone CFA n’a pas permis à ses Etats membres d’obtenir un avantage significatif en terme de croissance économique par rapport aux Etats africains ne faisant pas partie de la zone CFA. La croissance moyenne du PIB en zone UEMOA s’étale de 3 à 7% entre 1990 et 2016 tandis que celle de la zone CEMAC fluctue entre 3 et 6%. La performance moyenne des Etats d’Afrique sub-saharienne varie entre 3,5 et 6%.

D’autres facteurs (indépendants du Franc CFA) freinent aussi le développement socio-économique de la zone CFA.

L’évolution socio-économique positive des populations de la zone CFA dépend également du niveau d’intégration financière et économique de ses membres. Et, sur ce plan, le bât blesse.

En effet, l’on pourrait s’attendre à une augmentation des échanges intra-union. Cependant, les résultats varient. La part des exportations intra-union s’élève seulement à 14% dans l’UEMOA et à moins de 2% dans la CEMAC. Cela suggère que le Franc CFA n’est pas le facteur unique d’explication de l’évolution des échanges de ces deux zones. D’autres paramètres sont à analyser : la libre circulation des personnes et des biens, l’harmonisation des normes règlementaires, la diversification économique, les voies de communication et les infrastructures. Selon la Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI), ces paramètres sont plus développés au sein de l’UEMOA qu’au sein de la CEMAC.

Il semble donc que les structures des économies de la zone CFA et le manque de convergence de celles-ci jouent un rôle clé dans l’évolution économique de ses membres. En effet, ces pays échangent très peu entre eux, sont fortement dépendants d’exportations de matières premières et ont des niveaux divergents de mobilité des capitaux et du travail. Une union monétaire ne peut être avantageuse dans ces conditions.

Un taux de change flexible et une émancipation vis-à-vis de la France : serait-ce la panacée pour l’ « Eco » ?

Il convient, tout d’abord, de préciser qu’il va de soi que chaque peuple doit avoir le droit disposer de lui-même, économiquement et politiquement. L’émancipation vis-à-vis de la France est une requête populaire légitime.

Il convient, aussi, de rappeler que les devises des pays membres de la zone CFA ne sont pas placées qu’en France. Celles-ci le sont dans une multitude de pays. L’élément-clé de contestation réside dans l’obligation de placer plus de 50% des devises en France et de faire imprimer la monnaie dans l’Hexagone. Rompre avec ces pratiques implique des réflexions d’ordre opérationnel et technique. Une option serait de faire appel à un prestataire externe pour l’impression de la monnaie via un appel d’offres. Le lieu de fabrication de la monnaie devrait, par ailleurs, être choisi de manière neutre afin de ne pas susciter des querelles politiques futures. La fin de l’obligation de placer plus de 50% des devises en France impliquerait simplement une réorientation de ces placements. Cette réorientation devrait être dans l’intérêt des populations ouest-africaines, notamment via le réinvestissement des intérêts perçus dans le financement des infrastructures et de l’intégration régionale de la zone « Eco ». La rupture avec le Franc CFA actuel et l’émancipation vis-à-vis de la France nécessiteraient une action coordonnée et solidaire des pays de la zone CFA. Ces pays devraient parler d’une seule voix, ce qui représenterait forcément un défi tant les accords de coopération monétaire avec l’ex-colonie sont liés à de nombreux autres accords (militaire, bilatéraux … ).

Ceci étant dit, une zone « Eco » à taux de change flexible ne serait pas forcément favorable à l’essor des 15 pays réunis en juin 2019.

Il est essentiel de préciser, avant tout, que le Franc CFA n’est pas une monnaie forte comme certains pourraient le penser en observant le niveau d’inflation relativement faible de la zone CFA (entre 1,1% (UEMOA) et 2,5% (CEMAC)). Ce niveau d’inflation résulte surtout de politiques de contrôle des prix et de financement de la demande extérieure via les comptes d’opérations.

D’une part, les gouvernements de la zone CFA interviennent fortement dans l’économie. Les entreprises, étant subventionnées, ne pratiquent pas des prix du marché. Ceci vaut également pour les banques, celles-ci étant largement contrôlées par les Etats. D’autre part, les gouvernements de la zone CFA utilisent les comptes d’opérations pour compenser l’excédent de demande liée au déficit des balances commerciales.

Il semble, par conséquent, très étrange que le Franc CFA soit géré de manière similaire à l’Euro, d’autant plus qu’une monnaie forte implique une stabilité politico-sociale et budgétaire.

C’est au regard de ces données du problème que le Ghana, pays important du projet « Eco », a appelé à mettre en place une zone « Eco » à taux de change flexible, émancipée de l’influence de l’Euro.

L’émancipation est toujours une bonne chose idéologiquement. Cependant, idéalement, elle doit s’accompagner d’un plan sérieux de transition et d’une vision claire pour l’avenir. Une politique de taux de change flexible est souvent assimilée à une inflation moins maîtrisée et une incertitude sur les marchés. On l’allie également, par contre, à un outil de relance et d’ajustement de la politique monétaire aux besoins du pays/de la zone (particulièrement les pays en développement).

Une inflation significativement supérieure à 3%, par exemple, peut être positive si elle est voulue, maîtrisée et si elle reflète une dynamique nouvelle dans la société (demande vigoureuse, recettes fiscales…). Un taux de change flexible mais régulièrement stable peut être bénéfique pour la zone « Eco » à condition que l’environnement social et politique soit sain. Il permettrait d’insuffler une nouvelle dynamique tout en permettant de réduire les risques d’incertitude sur les marchés.

Il faudra également analyser les disparités d’intérêts au sein des 15 pays. Un défi énorme, donc. Le jeu en vaut, en tout cas, la chandelle.

Source :

https://www.bceao.int/

https://www.banquemondiale.org/

Ella Oyono, D., Effets réels des régimes de change dans les pays en développement, L’Actualité économique (2006), 82(3), 319-340

Fonds Monétaire International (2003), Perspectives économiques régionales : Afrique subsaharienne, une croissance à plusieurs vitesses

Owoundi Fouda J-P, Le Franc CFA peut-il devenir une monnaie forte ?, De Boeck (2001)

Dady N’pingha Kawaya

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